Rue des diligences

Dans le quartier de Porsmilin, à proximité de Pont-Rohel, un petit chemin arboré et très pentu s’appelle rue des diligences; sa voisine, la rue de la montagne souligne l’importance de la dénivellation. C’est un vestige de l’ancienne route du Conquet au début du XIXe siècle. Imaginez un peu les conditions du voyage: après avoir dévalé cette pente, la diligence s’engouffrait dans la rue de Pont-Rohel et devait escalader la côte vers Plougonvelin…

Deux extraits de livres nous permettent d’évoquer le voyage. La route a alors été rectifiée et élargie, préfigurant celle que nous connaissons aujourd’hui plus au sud par la rue de Quelarguy et la rue Jean Collé

Version romanesque:
« -A quelle heure part la voiture du Conquet?
-Elle est partie, Madame
Il y en a une tous les jours, sans doute. Combien de départs?
– Quelquefois deux, ça dépend. En tout cas, il y en toujours un le soir à quatre heures. Il faut retenir les places d’avance, au bureau
Tout fut bientôt réglé…
Dire qu’il y a une heure de départ pour le Conquet, c’est s’avancer beaucoup. Il est certain qu’on part; quand? c’est autre chose. Il faut que le train de Paris soit arrivé, que les voyageurs soient prêts, et le cocher aussi, et la voiture, et le supplément, et le cocher du supplément.
Ce jour-là, la distribution des prix aux petits mousses de l’Iphigénie compliquait beaucoup les choses. De quelque façon qu’on s’y prit pour faire concorder le nombre de voyageurs et celui des places, on n’arrivait jamais à un résultat satisfaisant.
Enfin, quand on eût empilé une vingtaine de personnes dans la grand diligence de seize places et douze seulement dans un petit break de six places, on partit avec trois heures de retard.
De Brest à Saint-Pierre-Quilbignon, trois kilomètres. On les parcourut en deux heures, pas une minute de plus. Mais aussi quelles royales lampées s’offrirent les bonnes femmes de la diligence, et le cocher, et les petits mousses, et le quartier-maître qui les conduisait! Et quel royal chemin de bonnes beuveries! Pas une maison qui ne soit un débit ou ne porte une de ces consolantes enseignes: »cidre à emporter » – « ici on donne à boire ».
Ah! elles n’étaient plus closes ces lèvres bretonnes qu’on dirait ne devoir jamais s’ouvrir. Comme elles se rattrapaient de leur habituel silence, les dames de la diligence! et les mousses, quelles belles chansons! Encore une, ferme au refrain. Eh les mousses, on n’engendre pas la mélancolie à bord
Ils étaient vingt et un, juchés sur le sommet de la diligence; depuis Saint-Pierre-Quilbignon, le cocher se moquait du règlement, tous les repoussés de Brest étaient devenus des élus; encore une petite place, en se serrant, et sans doute que le cidre amincit, car on faisait de nouvelles recrues à chaque débit.
« A force de mettre un pied devant l’autre, on arrive au bout du chemin » dit le vieil adage breton: c’est ce qui se produisit pour les chevaux qui s’arrêtèrent sur la place du Conquet vers onze heures du soir, après s’être arrêtés vers la fin de la route à peu près tous les deux cents pas pour laisser descendre quelqu’un. »
Le roi du biniou de Labesse et Pierret, librairie Ducrocq, Paris, 1893.

Version documentaire mais aussi poétique:
« Naguère encore, une vénérable diligence, – elle avait nom « l’Hirondelle », – parcourait deux fois par jour, le matin allant vers Brest, le soir retournant au Conquet, les vingt kilomètres qui séparent les écuries conquétoises de la dame Le Bars de la rue Algésiras, où elle avait ses remises brestoises.
Nous voyions ses trois chevaux montant, essoufflés les rampes de Recouvrance, gravissant ensuite le pénible raidillon qui mène à Saint-Pierre-Quilbignon, puis s’arrêtant bientôt, comme pour prendre haleine, à la porte du prochain débit tandis que le postillon, altéré d’avoir tant crié après ses bêtes, humectait de quelques verrées au poivre son gosier de cuir bouilli.
Tantôt, « l’Hirondelle » était pleine à déborder et il semblait que les gens juchés parmi les malles de son impériale rebondie tinssent seulement en place par quelque prodige d’équilibre, penchant vers tribord ou vers bâbord suivant les accidents du terrain.
Tantôt, la lourde et vaste machine à quatre roues sonnait creux sur le pavé; un ou deux voyageurs se prélassaient, mélancoliques, sur ses banquettes, endurant avec patience le supplice des kilomètres interminables, supplice à peine tempéré par le vague espoir d’arriver, tôt ou tard, au terme d’une course point du tout, hélas, échevelée.

Le tramway à l’embranchement vers le Minou

Nulle souvenance que ces chevaux se soient jamais pris de folles ardeurs, soit pour dévorer l’espace, soit pour, en quelque noir et facétieux complot, précipiter le char attelé à leurs flans au fond des fossés ou des ravins. Ils étaient la sagesse même, obéissant doucement à la voix ou au fouet et allaient, sans rancune d’un bout à l’autre bout de leur quotidien labeur. Avaient-ils conscience, ces quadrupèdes discrets, de leur fin prochaine? Comprenaient-ils l’anachronisme de leurs fonctions? Si les bêtes parlaient, elles nous diraient bien des choses que nous ignorons…
Le mois de juillet 1903 marqua les derniers jours de « l’Hirondelle ». Le 12, sur les cinq heures du soir, l’antique guimbarde rencontrait en chemin, aux environs de la Trinité, une voiture électrique fraîche, pimpante, alerte, courant sur le rail, lançant vers la terre des coulées d’étincelles et vers le ciel des fusées de petites flammes gaies, amusantes, cornant aux échos son apparition soudaine et mettant en fuite les troupeaux attardés aux pâtures banales.
Encore une fois « l’Hirondelle » passa; puis tristement disparut ».
De Brest au Conquet par le chemin de fer électrique de Louis Coudurier, Brest, 1904.

Plus de renseignements sur le blog de Jean-Pierre Clochon du Conquet
http://recherches.historiques-leconquet.over-blog.com/article-2663078.html