Une aventure humaine

Le Génie rural conçoit un projet de desserte des deux bourgs de Plouzané et Locmaria. Les deux conseils municipaux, composés en majorité d’agriculteurs, le refusent: ils ne veulent pas attendre une vingtaine d’années pour approvisionner les hameaux comme pour l’électricité.
Plouzané s’est lancé en premier. Locmaria suit: un groupe d’habitants fait appel au même hydraulicien M. Cavaloc et l’invite à venir visiter les sources et ruisseaux de la commune pour bâtir un projet.

Les précurseurs: Gaby Leizour (café de la place) Jean Jézéquel (facteur), Jean Coatanéa, Jean Lamour (Kerlannou), Laurent Landuré (Kerzévéon), François Guenneugès (Goulven).

Le projet

Le projet est basé sur une combinaison sources-ruisseaux et l’utilisation d’une hydropompe. Le principe en est simple: une eau motice, le ruisseau, actionne une pompe refoulant sous pression l’eau potable, la source, dans les canalisations d’un réseau de distribution. L’avantage du système est multiple: aucun frais d’énergie, une marche et un arrêt automatiques, des installations relativement faciles à réaliser et utilisant de faibles chutes d’eau. Le seul inconvénient réside dans l’assèchement possible du ruisseau en été et donc l’obligation éventuelle de remplacer cette eau motrice par une énergie de secours.
Quatre sources sont retenues. Deux, Keriscoualc’h et Scaven, alimentent un réseau gravitaire desservant le littoral, Porsmilin et Trégana, constitués surtout de résidences secondaires. Tout le reste de la commune est desservi par un réseau sous pression alimenté par les deux autres sources à l’est (Trémen) et à l’ouest (Kerzévéon) du territoire. Un ensemble de deux hydropompes, d’une turbine et de deux réservoirs compensateurs, l’un au sol, l’autre sur une tour de 15 m, permettent d’équilibrer la pression dans un réseau de canalisations en plastique rigide totalisant 65 km de longueur. Il s’agit de tuyaux en PVC de 6 à 8 m de long et de 20 à 70 mm de section, enterrés à 60 cm de profondeur. L’essentiel de ce réseau est maillé c’est à dire que ses différentes sections sont reliées comme les mailles d’un filet.

Le réseau d’adduction d’eau en 1960

Les démarches

Dès juin 1960, la population est invitée à se prononcer. Après trois réunions de quartier, 220 familles sont prêtes à adhérer.
Un conseil syndical se met en place et en novembre Gaby Leizour en devient officiellement le président et Jean Herry le trésorier.
Fermes et habitations sont classées en cinq catégories selon leur taille pour calculer la participation financière de chacun: à la base, cotisation de 300 F et fourniture de 18 jours de main d’œuvre.
En décembre, dépôt des statuts à la sous-préfecture et en janvier 1961 au Génie rural qui donne un accord verbal en mai mais l’accord écrit n’arrive qu’en septembre!

Les travaux

Ils démarrent dès juillet par le captage de Kérézéon, les autres sources suivent en septembre. Les entreprises sont choisies. L’eau arrive au bourg pour Noël, l’évènement est fêté au…Ricard. Cette nuit de Noël est très froide, il a fallu laisser couler un filet d’eau pour empêcher le gel dans les canalisations.
Chaque matin Jean Marie Lescop  (boulanger) et Gaby Leizour distribue les ordres sur les instructions de M. Cavaloc.

Un des outils « miracle « de Biel Quinquis

Mode d’emploi de la pose des canalisations:
– premier passage avec une charrue à 1 soc
– deuxième passage avec une sous-soleuse améliorée par Biel Quinquis (Kervéléoc)
– les hommes, à la pelle, retirent 50 à 60 cm de terre
– pose des tuyaux par une entreprise de Plabennec
– contrôle par le représentant de l’Habitat rural de Landerneau
– rebouchage avec charrue et pelles
Casse-croûte vers 10h, pause d’1 h à midi. Le samedi, les équipes étaient renforcées par l’arrivée des ouvriers.

Le travail parfois avançait vite: sur le secteur de Brendégué-Kerneguel, les hommes ont creusé 1,5 km en une seule journée! Dans d’autres secteurs, le sol était plus rocailleux et donc la progression difficile et lente. Gaby Leizour se souvient avoir dû louer un marteau-piqueur pour les secteurs compris entre l’école sainte Anne et l’école de Kériscoualc’h ainsi qu’au dessus de Quelarguy. Près de Kervasdoué, la tranchée était difficile à creuser à cause des racines des arbres.
Biel Quinquis bricole des outils à l’arrière de son tracteur qui permettent entre autres de creuser les talus avec moins de fatigue. Le forgeron Auguste Arzel (aujourd’hui les restaurant Breiz-izel) assure l’affûtage et le trempage des outils.

Inauguration de la source de Kérézéon

Les festivités de mai 1962

Le confort est enfin une réalité à Locmaria: tous les foyers ont l’eau et l’électricité!
Le 1er mai, un grand banquet avec le maire, le député et le conseil général réunit les adhérents chez Quinquis au bourg.
Le dimanche suivant, c’est la bénédiction des installations: à chaque point, bien fleuri, les habitants du quartier attendent le défilé automobile. Des kilos de dragées roses sont distribués aux enfants. Hommes et femmes reçoivent un ticket valable dans tous les commerces de la commune pour, au gout de chacun, un « coup de pinard », une tasse de café, des bonbons ou des gâteaux. Pendant ce temps, un bal est aussi oranisé, toujours chez Quinquis, pour les jeunes gens.

Le financement

Sur un budget de départ de 710 000 F, 600 000F ont réellement été dépensés car les travaux de défoncement et de confection des tranchées ont été réalisés par les adhérents eux-mêmes. 560 000F ont été reconnus subventionnables (10% par la commune, 20% par le conseil général, 184 000F par Habitat rural) ce qui a réduit l’apport personnel de chacun. Le reste a été financé par un emprunt au Crédit agricole sur 15 ans.
A titre de comparaison, le Génie rural estime qu’un réseau classique aurait coûté à Locmaria 3 000 000 F et que sa réalisation par tranches aurait duré au moins 15 ans au lieu de 8 mois pour 65 km de canalisations!

Évolutions

La surveillance du réseau est assurée par Jean Jézéquel sur l’Arvor et Jean Coadou (cantonnier) sur l’Argoat. Ils ne ménagent pas leur peine profitant de leurs circuits professionnels pour observer et intervenant après le travail, le soir et sur leurs congés La population de Locmaria augmente, le réseau s’étend, la surveillance et l’entretien demandent de plus en plus de temps. En 1973, l’association embauche Prigent Bléas pour compléter l’équipe. De nouvelles sources sont captées.

Le château d’eau du Diry

En 1976, faute d’eau, les turbines ne fonctionnent plus: le château du Diry est mis à sec. Jean Coadou organise à deux reprises, une opération de remplissage avec les camions de la laiterie de Landerneau pour chercher de l’eau à la station de Bohars. Les pompiers de Brest montent l’eau dans le château avec leur motopompe. Plus de 18 000 m3 sont achetés au syndicat de Kermorvan.

En 1979, l’association est dissoute: la gestion de l’eau devient communale. En 1985, les premiers compteurs sont posés. L’acidité naturelle de l’eau et la teneur élevée en nitrates entraînent , en 1987, l’adhésion et le raccordement au syndicat de Kermorvan.